La petite histoire de leur arrivée. 

Embarqués sur l’Aigle d’Or, voilier de 300 tonneaux, à partir de Chef de Baye près de La Rochelle, ils sont quelque 300 personnes à se diriger vers la Nouvelle-France. Le navire est commandé par le capitaine Nicolas Gargot de la Rochette et sait se défendre s’il est attaqué : 24 canons ont été installés à bord à cette fin. De plus, un autre navire fait convoi avec l’Aigle d’Or, la flûte Saint-Jean-Baptiste. Ce ne fut pas une traversée de tout repos car 33 personnes moururent en mer. Tous eurent à souffrir de la faim, le voyage ayant duré beaucoup plus longtemps que les semaines normalement consacrées à une traversée de l’Atlantique.



Originaire de Saint-Germain de Loisé, Boulay* était cultivateur. C’est probablement avec la croyance ferme qu’il aurait un sort plus heureux et aussi plus avantageux que ce qui l’attendait en France qu’il avait emprunté 20 livres tournois de Charles Turgeon pour payer son passage, celui de son épouse et de leur fille de 3 ans, Jacqueline. Un contrat attestant de l’emprunt avait été rédigé devant le notaire Moreau de La Rochelle. Boulay remboursera cet emprunt la même année.

Embarqués sur l’Aigle d’Or, voilier de 300 tonneaux, à partir de Chef de Baye près de La Rochelle, ils sont quelque 300 personnes à se diriger vers la Nouvelle-France. Le navire est commandé par le capitaine Nicolas Gargot de la Rochette et sait se défendre s’il est attaqué : 24 canons ont été installés à bord à cette fin. De plus, un autre navire fait convoi avec l’Aigle d’Or, la flûte Saint-Jean-Baptiste. Ce ne fut pas une traversée de tout repos car 33 personnes moururent en mer. Tous eurent à souffrir de la faim, le voyage ayant duré beaucoup plus longtemps que les semaines normalement consacrées à une traversée de l’Atlantique.

Il arrive à l’été 1662, alors que les pressions des responsables de la colonie sur le gouvernement royal français sont à la veille de donner des résultats. En effet, à partir de 1663, la situation des colons canadiens change de façon importante. Le Roi prend la colonie directement sous sa responsabilité et un régiment de 2 300 hommes est envoyé pour contrer les incursions des Iroquois. C’est donc dans un climat politique plus serein et dans une paix armée sécurisante que Robert Boulay s’installe près de Québec. Il a 33 ans en 1663 et son épouse, Françoise Grenier, a le même âge. Ils se sont épousés le 11 janvier 1657 à Bivilliers, église St-Pierre, dans le département de l’Orne. Robert avait été baptisé le 18 mai 1631 dans la commune de Réveillon, église St-Martin, dans l’Orne, comme étant le fils de Marin Boulé, sieur des Marais, et de Charlotte Grattesac. Marin Boulé, père de Robert, a lui-même été baptisé le 7 janvier 1589 à Mortagne. On identifie alors ses parents comme étant Marin Boulé, marchand, et Madeleine Creste. On nous présente ainsi les grands-parents paternels de l’ancêtre Robert Boulay.

Localisation de la terre occupée par Robert Boulay à Ste-Famille de l’île d’Orléans (1663-1670) et celle de St-Jean de l’île d’Orléans (1669-1675).




Les terres de la Côte-de-Beaupré étaient presque toutes concédées en 1663 et il fallait s’éloigner de plus en plus de Québec pour obtenir une concession. Le 6 novembre 1663, Robert Boulay, obtient du seigneur de Lirec, île d’Orléans, le sieur Charles de Lauzon de Charny, une terre de 3 arpents de largeur entre Pierre Boucher et Pierre Roches dans la paroisse Sainte-Famille. Ces 3 arpents correspondent aux numéros P205, P205A, P206, 207 à 210 du cadastre de la paroisse Sainte-Famille.

Soit qu’il n’était pas satisfait de cette parcelle de terre, soit qu’il voulait monnayer le travail accompli durant sept années, Boulay la vend le 25 novembre 1670 à Jean-Galeran Boucher, pour la somme de 400 libres. Le contrat est passé devant le notaire Auber. Cette vente avait été préparée depuis au moins une année puisque le 26 février 1669, devant le notaire Vachon, il avait obtenu une concession de terre de 3 arpents de largeur située sur la côte sud de l’île d’Orléans, dans la seigneurie de Monseigneur de Laval. Dix ans plus tard, cette région de l’Île deviendrait la paroisse Saint-Jean. Quand il s’installe au sud de l’Île, il a comme voisins Nicolas Audet dit Lapointe et Pierre Michel. Cette terre, qui a été revendue le 19 novembre 1675 (not. Vachon) à Pierre Mourier, porte le numéro 194 du cadastre de la paroisse de Saint-Jean I.O. La migration du nord au sud de l’île d’Orléans avait valu à Boulay la somme de 100 livres tournois et une paire de souliers François que lui avait versée Jean-Galeran Boucher, l’acheteur de la terre de Sainte-Famille I.O.

Mais la nouvelle concession ne le satisfait pas davantage et quelque 10 ans plus tard, vers 1677-1678, on le retrouve à Saint-Thomas-de-la-Pointe-à-La-Caille (Montmagny). On sait que le 6 mai 1646, le gouverneur, Monsieur de Montmagny, avait obtenu une seigneurie le long de la rivière du Sud. La Compagnie de la Nouvelle-France, locataire des prérogatives royales, lui avait concédé une superficie de terre définie comme suit : 

« la rivière appelée du Sud à l’endroit où elle se décharge dans le fleuve St-Laurent avec une lieue de terre le long du dit fleuve St-Laurent en montant de la dite rivière vers Québec, et demie lieue le long du dit fleuve en descendant vers le golfe, le tout sur la profondeur de quatre lieues en avant dans les terres en costoyant la dite rivière-du-sud de part et d’autre et icelle comprise ».

Cette Seigneurie fut vendue après le départ de Monsieur de Montmagny à Louis-Théandre Chartier de Lotbinière et à Jean-Jacques Moyen, sieur des Granges. En mai 1655, Louis Couillard de l’Espinay procédait à son achat et il devint, à partir de cette date, le seigneur de la Rivière-du-Sud. C’est lui qui, vers 1679, concéda à Robert Boulay, une terre de 6 arpents sur le bord du fleuve. Nous savons que Boulay était à Saint-Thomas en 1681 puisque le recensement de cette année, sous le titre de la Seigneurie de Bellechasse, nous donne une liste de colons de la Seigneurie de la Rivière-du-Sud :

« Guillaume Fournier, Alphonse Morin, Nicolas Sarasin, Jean Proust, Jean Rollandeau, Pierre Blanchet, Pierre Jonqua, Jacques Posé, Robert Boullé, Geneviève Des Prés, veuve de Louis Couillard de L’Espiné » 

et plusieurs autres. Au recensement, Boulay a déclaré 50 ans d’âge et Françoise Grenier, 44 ans. Les enfants qui sont au foyer sont Jacques 17 ans, Pierre 12 ans, Martin 9 ans, Françoise 7 ans, Robert 4 ans et Jean 2 ans. Chez Boulay, il y a un fusil et il possède 6 bêtes à cornes, ce qui semble dans la moyenne de ses voisins. Il a 5 arpents en valeur.





Sur la carte de Catalogne, on ne relève sur le bord du fleuve aucun propriétaire du nom de Boulay, Boulé. En 1732, on relève au nord de la rivière, la présence de Martin et Jacques qui sont voisins. Nous montrons sur la carte l’endroit approximatif de cette concession.

Autre facteur dont il faut tenir compte : en 1709, les dossiers religieux ne mentionnent pas la présence d’une famille du nom de Goulet à Saint-Thomas, ce que toutefois on lit sur la carte de Catalogne comme étant le nom du propriétaire de la première terre du côté nord de la rivière, à proximité de la rivière des Vases. Tous les éléments nous permettent de faire la déduction que le nom de J. Goulet écrit sur la carte de Catalogne désignait Jacques Boulé et que les deux terres voisines de Martin et Jacques, mentionnées dans l’aveu et dénombrement de 1732, étaient deux parties de la concession originelle accordée vers 1679 à Robert Boulay par le seigneur Couillard de Lespinay.


Robert Boulay se fait vieux. Le 10 juillet 1699, il a probablement 69 ans et les parents demandent au notaire François Genaple de rédiger une convention entre eux et leur fils Martin qui vient, l’année précédente, de prendre femme. Le préambule du document est quelque peu déprimant. Nous le donnons au texte :

«  Robert Boulay et Françoise Grenier se font vieux et deviennent « hors d’étât de pouvoir plus vivre ny subsister de leur travail; et n’ayant trouvé autres de leurs enfants ny gendres qui ont voulu se charger d’eux le reste de leurs jours, que Martin Boulet non plus, pas même en lui faisant donation de ce qu’ils ont de biens, dans la crainte qu’il a (   ) que la donation ne fut débattue, et se trouvant cependant dans la nécessité de se servir de leur bien pour assurer leur subsistence et entretien le reste de leurs jours, il luy ont proposé de prendre la terre à ferme avec les 2 bœufs et vaches qui en dépendent en l’étât que le tout est, pour le prix et somme de 40 écus par chaque an; de les nourrir, entretenir, loger, chauffer et secourir des choses nécessaires selon leur étât ordinaire moyennant la somme de deux cent cinquante livres pour chaque année pour chacun d’eux faisant celle de 500 livres pour les deux sur laquelle somme de 500 livres sera déduite ladite somme de 40 écus de loyer pour la dite terre et que pour les 380 louis de surplus le dit Martin Boulet leur fils demeurera saisy des dits bestiaux et autres biens mobiliers qu’ils pourraient avoir sur lesquels se payera le dit surplus qui lui en sera dû jusqu’à leur décez; et si les dits bestiaux et meubles ne suffisaient il en sera payé sur le fond de la dite habitation qui lui demeurera hypothéquée dès à présent pour le payement de ce qui trouvera être dû de la dite pension ».

Cet arrangement est surprenant! En 1699, Jacques l’aîné a 35 ans et 7 enfants; Paul a 20 ans et 2 enfants; Martin a 27 ans et vient d’épouser Françoise Nolin. Ni l’un ni l’autre ne veulent prendre leurs parents à leur charge. Le texte de Genaple continue en expliquant que des 6 arpents de largeur sur le bord du fleuve qu’était la concession de Robert Boulay, Jacques et Paul ont eu chacun 2 arpents de largeur et qu’il n’en reste que 2 arpents au père de famille.

On s’explique mal cette peur qu’a Martin de se voir contester lors du partage des biens des deux parents. L’arrangement qu’il prend avec son père et sa mère est tout aussi contestable. En effet, si Robert et Françoise vivent encore plusieurs années après 1699, le montant de 500 livres par an prévu pour le logement et l’entretien aura vite fait de « manger » la terre de 2 arpents des parents. Arrangement difficile à comprendre qui dénote peut-être un sentiment filial étrange chez les garçons Boulé. Cette attitude des enfants envers leurs parents ne se manifesta pas de la même façon quand les petits-fils de Robert Boulay et Françoise Grenier furent mis en face d’une situation analogue en 1729.

À cette date, Jacques a 63 ans et son épouse, 58 ans. Ils décident de régler leur succession et d’assurer leurs vieux jours d’un même geste : ils convoquent leurs enfants le 23 octobre 1729 et le notaire Abel Michon rédige l’acte de partage. Un seul des 14 enfants est absent : il s’agit de Pierre 

« qui a eu cy devant tout ce qu’il pouvait prétendre (de la succession) ».

Avec une belle unanimité, il est convenu que les enfants assureront à leurs parents, à tous les ans, 70 minots de blé ou de farine rendus dans leur grenier, 130 livres de lard, un mouton pour tuer, 40 livres de bœuf, 22 aunes de toile, 40 cordes de bois rendu à la porte, une vache et un cheval. Sur-le-champ, des lots sont tirés pour diviser les possessions des parents en 13 parts égales et c’est Madeleine qui obtient la première part.  Puis à tour de rôle, et dans l’ordre où leur nom est sorti du chapeau, les 12 autres enfants obtiennent chacun leur part. Comme quoi les successions chez les Boulé ne se réglaient pas toutes de la façon spéciale que l’ancêtre Robert avait été obligé d’accepter.

Au printemps 1707, le 25 mars, Robert Boulay était porté en terre dans le cimetière de la paroisse de Saint-Thomas. C’est le missionnaire Goulven Calvarin qui rédige l’acte d’inhumation :

« Le vingt-quatrième jour du mois de mars de l’an mil sept cent sept est décédé Robert Boulay, agé d’environ 76 ans, après avoir reçu les sacrements d’Eucharistie, pénitence et d’Extrême-Onction durant le cours de sa maladie. Et le lendemain son corps a été inhumé avec les cérémonies accoutumées dans le cimetière de la paroisse St-Thomas de la pointe à la Caille par le ministère du soussigant. – Goulven Calvarin ptre » 

Ce desservant était originaire de Vannes et était venu de France en 1701. Il fut à Saint-Thomas de 1705 à 1708 et subséquemment, en 1712, il fut nommé chanoine du chapitre de Québec. La chapelle où s’était déroulée la liturgie des funérailles avait été bâtie en 1686 sur un terrain de trois arpents de superficie donné par Guillaume Fournier et son épouse Françoise Hébert. C’était la seconde église et elle en avait remplacé une autre plus petite. Elle était construite en « bois équarris ». Le 21 avril 1686, Monseigneur de Saint-Vallier l’avait bénite au départ d’un voyage qui le conduisit jusqu’en Acadie. Il aurait aussi béni le mariage de Jacques Boulé.

Deux ans après le décès de son mari, le 28 janvier 1709, Françoise Grenier décédait à son tour, âgée de près de 80 ans. Cette payse de Robert Boulay l’avait accompagné depuis plus de 50 ans et avait partagé ses espoirs en la Nouvelle-France, ses difficultés et ses succès. Elle lui avait donné 10 enfants. Avec elle, la première génération de Boulé au Canada se terminait. Elle avait accouché de Jacqueline un an après son mariage. C’est le 9 avril 1659 que cette première-née était venue au monde. Il semble que ses parents l’avaient confiée aux Ursulines de Québec pour son instruction. On connaît la date de son mariage à Sainte-Famille I.O. avec Pierre Joncas dit Lapierre soit le 8 juin 1672. Elle avait 13 ans.

Jacques, premier bébé Boulé en Canada, naît probablement à l’île d’Orléans et est baptisé à Château-Richer soit par le curé-missionnaire itinérant, soit à l’église même. La date consignée aux archives est le 6 février 1664. Il épousera, en 1686, Françoise Fournier. En 1666, un autre bébé arrive dans la famille Boulay, mais il ne survivra pas. Puis, le 15 avril 1667, naît Jean-Baptiste qui sera baptisé le 17. Au recensement de 1667, il est vivant, mais à celui de 1681, on ne le mentionne plus. 

Lui succède dans le berceau familial, Pierre né le 18 février 1669 à Sainte-Famille I.O. Ce dernier mourra âgé de 20 ans et sera inhumé à Saint-Thomas le 28 janvier 1689. Marie vient ensuite, le 20 décembre 1670 et 10 jours après, on la porte en terre. Enfin, un bébé plus vigoureux naît le 21 mars 1672. Le 27 mars, on le porte au baptême à l’église Sainte-Famille et on lui donne le nom de Martin. Nous le reverrons à Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud alors qu’il épouse Françoise Nolin. Dix-sept mois après Martin, Françoise vient réclamer sa part des soins de ses parents. Le 9 août 1674, elle naît et est baptisée à Sainte-Famille I.O. À 15 ans, elle épousera Pierre Bernier à Saint-Thomas.

Paul nous aide à préciser la période où les parents Boulay ont déménagé à Saint-Thomas puisque c’est dans cette paroisse qu’il naît le 21 août 1677. Il sera baptisé presqu’un mois plus tard soit le 19 septembre à Saint-Thomas. Françoise Paquet sera son épouse en 1695. Finalement, Jean complète la dizaine de bébés. Il naît en 1679 car le recensement de 1681 note sa présence et son âge, 2 ans. Après avoir dûment noté sa présence sur terre, les documents se taisent sur Jean et il y a lieu de croire qu’il est décédé en bas âge. Sur 10 enfants, 5 atteindront l’âge adulte, se marieront et contribueront à leur tour à peupler ce nouveau pays qui a accueilli leurs parents en 1662.

Avant leur décès, Robert Boulay et Françoise Grenier voient cependant leur fils Jacques impliqué dans une affaire de terrains. Partout, en Nouvelle-France, des disputes se sont élevées entre voisins au sujet de la propriété de terrains ou quelquefois entre les marguilliers de la fabrique d’une paroisse et des paroissiens. L’exemple venait de haut car dans le temps de Frontenac et de Monseigneur de Laval, des disputes, quelquefois acerbes, avaient fait l’objet de discussions dans les cabarets de la ville de Québec et dans les foyers des colons. Pis que cela, l’évêque et le Séminaire de Québec étaient à couteaux tirés depuis un bon moment. Ne voulant sans doute pas être en reste, la fabrique de Saint-Thomas suscita, en 1703, une querelle au sujet des trois arpents qui avaient été donnés par contrat au missionnaire Thomas Morel par Guillaume Fournier et Françoise Hébert son épouse, « pour y bâtir église, presbytère et dépendances ». Le fils Boulé, Jacques, fut un des acteurs de cette difficulté paroissiale du fait qu’il avait épousé une des filles de Guillaume Fournier, Françoise et, qu’à ce titre, il était devenu un des héritiers suite au décès de Guillaume Fournier le 24 octobre 1699.

 * Le patronyme Boulé, Boulet, Boulay viendrait du mot boulle qui, au XVIe siècle, signifiait bouleau et de boulaie, terrain planté de bouleaux. On trouve dans les documents anciens différentes façons d’orthographier ce patronyme : Boulay, Baulé, Boulé Boulais, Boullé, Bouley, Boullay, Boullet, Boulet et plusieurs autres.


© Danielle Boulé 2021